L'annonce de l'acquisition des parts Chevron dans l'exploitation du gisement Doba, dans le sud tchadien, avec le concours du conglomérat helvéto-britannique Glencore et ceci à hauteur de 1,3 milliards de dollars, a fait réagir les ONG helvétiques qui dénoncent l'opacité qui entoure cette opération.

L'enchevêtrement inextricable des relations Tchad-Glencore

Selon l'ONG helvétique Swissaid, Glencore avait déjà pris en 2012 une participation de 25% dans deux champs pétroliers de la société canadienne Griffiths – qui s'appelle désormais Caracal - dans le sud du Tchad, pour un montant de quelque 300 millions de dollars. Le géant des matières premières Glencore avait acquis le pétro-gazier Caracal Energy Inc, très actif au Tchad, au terme d'un accord définitif pour une considération de 5,5 £ (livres suisses) par action suivant un plan d'arrangement qui s'achèvera au second trimestre 2014, a annoncé le 14 avril la compagnie canadienne. La société helvèto-britannique via son entité Glencore Energy UK vend aussi, grâce à un accord signé en septembre 2012, une partie significative de la part de l'Etat tchadien sur les permis de Doba (opérés par Exxon-Petronas-Chevron).
La Société des hydrocarbures du Tchad (SHT), qui est normalement en charge de la commercialisation, a donné un mandat à Glencore pour effectuer cette tâche. Cette commercialisation directe de la part de l'Etat sur Doba a été rendue possible suite à des négociations en 2012 avec le consortium dirigé par Exxon. Les conclusions de l'accord prévoient que la SHT commercialise directement 12,5% du débit total des champs. Auparavant, Exxon se chargeait de vendre 100% du débit (sources : Africa Intelligence).
Les ONG qui traquent les comportements voyous de ces multinationales occidentales, critiquent le géant anglo-suisse de négoce Glencore et lui reprochent, en série, des pratiques peu orthodoxes dans le secteur des matières premières surtout en Afrique. Selon le site de l'ONG Swissaid, les organisations humanitaires «alertent le public et les parlementaires helvétiques pour une régulation des activités de Glencore qui, outre le négoce, détient, entre autres, 69% de participations indirectes dans la compagnie Mutanda Mining Sarl de production de cuivre et de cobalt à haute teneur en RD Congo». Selon le journal suisse le Temps, un rapport de l'ONG Pain pour le prochain /Action de Carême va se pencher, le 17 juin, sur des problèmes de pollutions au cuivre et au cobalt, des brutalités et ses pratiques de fiscalité liées aux activités de Glencore.
C'est dans ces conditions que le régime autocratique d'Idriss Deby du Tchad a annoncé le rachat des parts de Chevron au profit de l'Etat tchadien avec un prêt contracté auprès de Glencore pour 4 ans.

De Glencore à ... Glencore !

Les appétits de Glencore pour le brut tchadien ne datent pas de 2012 mais plutôt 2004. C'est à cette date qu'un membre influent du clan au pouvoir à N'djamena rencontre un certain James T., représentant de Glencore dans un pays d'Europe du sud. C'est ce James T. qui introduira plus tard un autre businessman israélien, David K. (commandant en second d'une célèbre opération de libération d'otages dans les années 70), qui livrera beaucoup d'équipements militaires à Idriss Deby.
Un accord a été conclu entre ce proche du pouvoir et James T. aux termes duquel le proche du clan doit convaincre Idriss Deby pour céder la vente du pétrole brut tchadien à Glencore. Au même moment, l'affaire dite de bonus pétrolier éclata. Au printemps 2000, un bonus de 25 millions de dollars US (environ 15 Milliards de F CFA) a été versé au Tchad lors de la reconstitution du consortium pétrolier chargé d'exploiter le gisement de Doba (sud du pays), avait déclaré le gouvernement tchadien. Ce bonus a été détourné ce qui a créé une sérieuse brouille au sein du clan au pouvoir aboutissant au fameux coup manqué de mai 2004 (in Yorongar: Tchad, le procès d'Idriss Déby: témoignage à charge).

Pourquoi la société Chevron est partie?

Le départ de Chevron n'a pas surpris les observateurs les plus avertis de la situation économique, politique et sociale du Tchad. A en croire le site de l'information Journal du Tchad, le Tchad souhaiterait acquérir 5% du consortium qui exploite les champs, composé d'Exxon, Chevron et Petronas. Problème, Déby Itno veut que ces 5% soient cédés sans contrepartie financière. Exxon, qui cherche à partir du pays depuis plusieurs mois, tente de gagner du temps afin de laisser le futur opérateur gérer cette négociation. Selon certaines sources, le départ précipité de Chevron est dû aussi à la décroissance de la production du gisement exploité par ce consortium. Ainsi la production est passée d'une estimation de 225 000 barils/jour, à une production réelle de 110 000 barils/jour, pour retomber aujourd'hui à 86 000 barils/jour. Ces deux raisons auraient poussé Chevron à devancer Exxon.

Pétrole tchadien et déculottée de la Banque Mondiale

Au début du projet, la Banque Mondiale, et certains analystes économiques voire même politiques (voir à ce sujet la sortie de l'ancien 1er ministre français Michel Rocard), vantaient les retombées de cette collaboration avec le régime tchadien. En effet dans l'histoire d'exploitation pétrolière, une pareille collaboration était inédite. Ainsi, un investissement global de 3,7 milliards de dollars a reçu la caution morale de la Banque mondiale, dont le représentant se satisfaisait prématurément du respect du cahier des charges par tous les intervenants. Nils O. Tcheyan, le chef de la délégation de la Banque mondiale à la cérémonie de Komé a néanmoins tenu à rappeler qu'une «utilisation efficace et transparente des premiers revenus pétroliers par les autorités tchadiennes sera décisive pour renforcer la confiance du peuple tchadien et des instances internationales». Fidèle à lui, Idriss Deby avait accepté toutes les conditions avant de les dénoncer une fois le pétrole jailli. Ainsi les fonds dits de générations futures ont été débloqués et consommés.

  

La gestion du pétrole tchadien à l'instar des autres secteurs de l'économie tchadienne est d'une opacité étonnante et incomparable. En réalité, dans les hautes sphères du pouvoir tchadien, personne ne peut débattre les décisions d'Idriss Deby. A ceux qui ont osé lui suggérer qu'ils sont ses collaborateurs et que à ce titre ils réfléchissent pour l'aider dans ses prises de décisions, la réponse de Deby était claire nette et sans ambages : «Vous êtes ici pour exécuter mes ordres et pas pour réfléchir». Selon une source proche du palais rose: «Tout le monde fait semblant. Personne ne fait quelque chose. Personne ne parle. Pas un mot. Rien. C'est tout». Une autre source renchérit «La collaboration se mesure à l'humeur du jour, un regard de travers et on doit décamper, c'est pire que Kadhafi». Ainsi va le Tchad.


Pour La Gazette et depuis N'djamena,

Ahmat Youssouf

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