Par , publié le 12/02/2013 à 16:39, mis à jour à 17:27

 

Il y aura pour le régime de Déby de l'argent à la clé, et ça risque de coûter cher à la France". Enfin, Marchal nuance les éloges dont on gratifie d'ordinaires les soldats tchadiens, virtuoses de la guerre en terrain désertique. "Il est vrai qu'ils ont battu l'armée libyenne en 1987. Mais qu'en est-il 25 ans après?" D'ailleurs, insiste-t-il, on ne peut pas parler d'armée tchadienne, mais de contingents d'ethnies zaghawa -celle de Déby- et gorane.

 

Les analystes réunis lundi à Paris par le Centre d'études et de recherches internationales (Ceri) de Sciences-Po livrent une lecture décapante de l'intervention française au Mali et de ses enjeux régionaux. Best of et verbatim. 

Les analystes réunis lundi à Paris par le Centre d'études et de recherches internationales (Ceri) de Sciences-Po livrent une lecture décapante de l'intervention française au Mali et de ses enjeux régionaux. Best of et verbatim. 

Un mois après le déclenchement de l'intervention française au Mali, il n'est pas vain, au coeur du tumulte, de se tourner vers des experts dotés d'une réelle "profondeur de champ", histoire de prendre un peu de recul et de hauteur. Non que leur jugement soit infaillible. Mais si discutables soient-elles parfois, leurs analyses s'avèrent toujours stimulantes. Pour preuve, la conférence-débat organisée hier lundi au Centre d'études et de recherches internationales (Ceri-Sciences Po), présidée par Sandrine Perrot et intitulée "Interventions au Mali et enjeux régionaux". 

L'impact contre-productif de toute "déclaration de guerre à Aqmi"

Premier orateur, Roland Marchal déplore d'emblée le "maniement irresponsable", par certains acteurs politiques, des concepts "terroristes", "djihadistes" et "islamistes". Il observe aussi l'impact contre-productif de toute "déclaration de guerre à Aqmi": "Vu d'Afrique, cela signifie qu'Al-Qaïda au Maghreb islamique est un mouvement puissant, digne le cas échéant d'être rallié". "Hostile" à l'intervention militaire française, Marchal estime que deux facteurs ont pesé d'un poids décisif dans la décision d'un François Hollande dont l'accession à l'Elysée, juge-t-il, "a signifié la fin d'une période vibrionnante et peu rationnelle". D'abord, le voeu des militaires français eux-mêmes, pourvus de deux atouts: la proximité entre le tombeur de Nicolas Sarkozy et son ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian; l'influence de son chef d'état-major particulier, le général Benoît Puga. Ensuite, le plaidoyer de plusieurs chefs d'Etat africain, à commencer par le Nigérien Mahamadou Issoufou

La menace djihadiste sur Bamako: un péril surestimé

Roland Marchal tord ensuite le cou à la thèse, de fait inepte, tendant à reléguer l'initiative hexagonale au rang de énième avatar des turpitudes de la "Françafrique". "Depuis 2008, souligne-t-il, la France s'épuise à internationaliser le dossier sahélien, et notamment à convaincre ses partenaires européens de l'ampleur des périls tels que l'essor d'Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi) et celui du trafic de drogue. On est très loin du Gabon ou de la Côte d'Ivoire. Les -modestes- ressources naturelles du Mali échappent d'ailleurs aux opérateurs français." 

Cela posé, l'universitaire, chargé de recherches au CNRS, tient pour excessive la dramatisation de l'attaque djihadiste sur Konna, présentée comme le prélude à la conquête de Mopti puis Bamako. "Je vois mal comment 3000 ou 4000 combattants, au grand maximum, aurait pu prétendre occuper une ville d'1,8 million d'habitants". Pas si simple: l'alliance Aqmi-Mujao-Ansar-Eddine avait affiché son ambition de foncer sur la capitale; quelques dizaines de miliciens aguerris lui avait suffi, après l'éviction de ses "alliés" touaregs du Mouvement national de libération de l'Azawad (MNLA), pour asservir Tombouctou et Gao; nul doute enfin que les stratèges djihadistes misaient sur l'effet dévastateur des rivalités claniques patentes dans la capitale. A ce sujet, les récents affrontements entre les Bérets verts acquis au capitaine putschiste Amadou Sanogo et les Bérets rouges fidèles à l'ex-président Amadou Toumani Touré (ATT) attestent, comme le remarque Roland Marchal, l'impuissance sur l'échiquier bamakois d'une France qui accomplit par ailleurs le "sale boulot". 

Présidentielle: mirage électoral

"Paris, poursuit-il, espérait la marginalisation définitive des putschistes de mars 2012. Mais l'échéance fixée pour le prochain scrutin présidentiel -le 31 juillet- n'est pas raisonnable. Maints acteurs politiques maliens désirent un retour au statu quo ante, la restauration d'un système politique générateur de crises. A quoi rimerait une élection à laquelle participerait, comme hier, 25% du corps électoral? Et qui risque d'aggraver les divisions plutôt que de hâter l'émergence d'un nouveau contrat social. "A ce stade, avance le chercheur, le président par intérim Dioncounda Traoré apparaît comme l'un des hommes les plus ouverts au dialogue national. Mais il doit se sentir un peu seul." Reste que, au lendemain de la séquence militaire, toute formule politique novatrice devra être validée au niveau régional, et notamment passer pour acceptable aux yeux d'Alger

Les valeurs à géométrie variable de l'Occident

Quant à la Communauté des Etats d'Afrique de l'Ouest (Cédéao), elle se sera montrée "au mieux dysfonctionnelle". "Nombre de chefs d'Etat ouest-africains, relève Marchal, ont avant tout utilisé la crise malienne pour améliorer leurs relations avec Paris." 

Sur le front européen, souligne-t-il, l'Elysée traîne l'héritage de l'ère Sarkozy et reste suspect de vouloir "mutualiser" les coûts de ses aventures africaines. Même si l'Union européenne a fini par bouger, avec l'envoi de 500 instructeurs -non-Français en majorité- censés former la nouvelle armée malienne; et même si l'irruption au Nord-Mali d'un contingent de 2000 soldats tchadiens -dont un millier formé par les Américains et un autre venu de la Garde présidentielle d'Idris Déby Itno- doit moins à Marianne qu'à l'Oncle Sam.  

L'Occident, Etats-Unis en tête, tend à s'en remettre à des "Etats-pivots", quitte à fermer les yeux sur leurs travers. Tel est le cas de l'Ethiopie, dictature volontiers célébrée, ou du Rwanda, assuré de l'indulgence de Washington et de Londres. S'agissant du Tchad, "on ne peut que noter le silence quasiment total sur la politique intérieure et la gouvernance économique. Sur 23 régies financières, 18 sont aux mains du clan présidentiel... Il y aura pour le régime de Déby de l'argent à la clé, et ça risque de coûter cher à la France". Enfin, Marchal nuance les éloges dont on gratifie d'ordinaires les soldats tchadiens, virtuoses de la guerre en terrain désertique. "Il est vrai qu'ils ont battu l'armée libyenne en 1987. Mais qu'en est-il 25 ans après?" D'ailleurs, insiste-t-il, on ne peut pas parler d'armée tchadienne, mais de contingents d'ethnies zaghawa -celle de Déby- et gorane. 

Les djihadistes bénéficient de soutiens significatifs à l'échelon local

Gare aux raccourcis simplistes et au triomphalisme en vogue dans les médias. Selon Roland Marchal, les groupes djihadistes bénéficient de soutiens significatifs à l'échelon local. Même si leur cruauté, que reflètent les amputations, les ont privés d'une base sociale plus large. "La terreur doit être vue comme un moyen de gouvernement. Elle contraint les dissidents éventuels à rester dans le rang. Si le touareg malien Iyad ag-Ghali -fondateur et chef d'Ansar-Eddine- revient avec un discours politique plus nuancé, il sera en mesure d'élargir son assise populaire." 

Qu'adviendra-t-il demain des combattants djihadistes et islamistes?" L'Histoire n'est pas écrite et cette guerre peut durer longtemps. Elle ne se joue pas aujourd'hui à Gao. Patientons quelques mois pour voir ou non le retour d'une opposition armée. Et il faut s'attendre à une effervescence soutenue dans des pays tels que l'Algérie, la Tunisie, le Niger ou le Burkina Faso. " 

Hollande sous influence algérienne

Chercheur familier des arcanes algériens et libyens, Luis Martinez souligne en préambule l'importance cruciale, pour Paris, de soigner sa communication en direction des opinions nord-africaines dans un contexte "a priori défavorable", compte tenu du rôle dévolu aux partis islamistes au sein même des gouvernements. A cet égard, les propos récents du ministre de l'Intérieur Manuel Valls -allusion à son réquisitoire contre le "fascisme islamiste"- risquent d'accroître la confusion.  

Luis Martinez relève aussi les indices, convergents depuis la visite sur place de François Hollande, de l'influence qu'exerce l'Algérie sur la France. Témoin, "la relecture révisionniste", conforme à la version des autorités locales, qu'a adopté l'Elysée quant aux épreuves tragiques des années 1990, consécutives à la liquidation d'un parti -le Front islamique du salut (FIS)- en passe de remporter les élections. "Lors de la décennie suivante, poursuit l'expert, le Sahel est devenu pour l'armée algérienne, vaillant soldat de la lutte anti-terroriste aux côtés des Etats-Unis, une terre de réhabilitation". "Pour Alger, précise Luis Martinez, il est préférable de voir Aqmi et le Mujao à Bamako qu'aux portes de Tamanrasset, l'essentiel étant de les fixer le plus au sud possible". 

Cadeaux empoisonnés

L'intervention française peut néanmoins constituer, pour les deux rives de la Méditerranée, un "cadeau empoisonné". Pour François Hollande en cas d'enlisement; pour son homologue Abdelaziz Bouteflika, dont on peut se demander, à l'horizon de la présidentielle de 2014, s'il survivra politiquement à cette épisode. 

Car cette intrusion bleu-blanc-rouge demeure politiquement "difficile à accepter et à assumer", en ce qu'elle "bouscule un équilibre précaire et ravive trois inquiétudes". Un, que fera Alger si "ses" Touaregs, liés aux frères maliens ou nigériens par d'anciennes solidarités, réclament leur indépendance? Deux, il se peut qu'une partie de la population affiche son soutien aux Arabes et Touaregs, perçus comme "les victimes d'une campagne coloniale". Trois, l'assaut sur le complexe gazier d'In Amenas a ravivé, notamment dans la presse, la thèse d'un complot visant à attenter à l'intégrité territoriale du pays; complot ourdi par une France qui n'aurait jamais vraiment accepté de céder ses territoires sahariens.  

Au sujet d'In Amenas, le chercheur met en évidence un changement de cap lourd de conséquences: "Tant que les islamistes algériens espéraient accéder au pouvoir par les urnes, ils prenaient soin de préserver les infrastructures économiques. Dans la rhétorique du FIS, le pétrole passait encore pour 'le sang du peuple'. Mais pour Aqmi, il s'agit d'une ressource confisquée par des sociétés étrangères et les profiteurs corrompus d'Alger. Dès lors, on peut redouter une intensification des attentats-suicides, préférés aux prises d'otages, peu rentables dès lors que les autorités refusent de payer et optent pour la manière forte." 

La revanche des kadhafistes?

Enfin, cette intervention offre l'occasion aux réseaux kadhafistes, qui ont préservé la quasi-totalité de leur pactole financier, de remobiliser leurs soutiens touareg pour engager enfin contre la France, hors de Libye, la guerre qu'ils n'ont pu livrer en 2011. Les Libyens sont très majoritairement ravis de ne plus être les instruments et les victimes d'une dictature qui, à leurs yeux, a fait le bonheur des Africains et des Occidentaux, et non le leur. Par ailleurs, une bataille féroce s'est engagée, de Koufra à Tripoli, pour le contrôle des trafics juteux -cigarettes, drogue, armes, êtres humains- contrôlés hier par les Brigades révolutionnaires de la défunte Jamahiriya. 

Calculs mauritaniens

Troisième intervenant, Zekeria Ould Ahmed Salem (Université de Nouakchott et Institut d'Etudes avancées de Nantes) s'est attaché quant à lui à décrypter la posture mauritanienne. De nombreux cadres et "guerriers-théologiens" d'Aqmi, souligne-t-il, viennent de Mauritanie, pays secoué en outre par l'impact de l'afflux de 120 000 réfugiés maliens dans l'est du pays. Enfin, nombre de commerçants mauritaniens établis depuis des lustres à Bamako, cibles d'une répression aveugle de l'armée et de la police car perçus comme des complices du MNLA ou des djihadistes, ont dû fuir et chercher refuge dans leur patrie d'origine. 

Nouakchott, rappelle le chercheur, a vivement déploré la "trahison" d'ATT. Notamment lorsque celui-ci a consenti, à la demande de la France, à laisser filer en contrepartie de la libération de Pierre Camatte plusieurs figures islamistes radicales, dont le futur fondateur du Mouvement pour l'unicité et le jihad en Afrique de l'Ouest (Mujao). 

Si le président Mohamed Ould Abelaziz a signifié, notamment en novembre 2012 à l'Elysée, au sortir d'une rencontre avec François Hollande, son hostilité à toute intervention armée française, c'est qu'il lui faut tenir compte de diverses contraintes, souligne Salem. Parfois accusé de mener une guerre par procuration pour le compte de le France, il subit au pays une forte pression pour déconnecter sa politique de celle de Paris. Autre facteur, l'ambiguïté des autorités islamiques mauritaniennes, qui condamnent le terrorisme mais aussi l'Opération Serval, assimilée parfois à une "croisade", terme emprunté à la logomachie salafiste. Le pouvoir doit aussi tenir compte des solidarités tribales et villageoises envers les fils et les frères engagés au sein des factions djihadistes. Enfin, on ne peut ignorer que la communication d'Aqmi transite pour l'essentiel par des journalistes mauritaniens et des sites web qui opèrent un peu comme des porte-paroles. 

Voilà bien, on l'aura compris, le mérite de ce genre de rencontre. On en sort, non pas armé de nouvelles certitudes, mais délesté de quelques illusions. 

 

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