Sankara, au premier plan, feu le capitaine Henri Zongo et Acheikh Ibn-Oumar

(au milieu)

 

 

 

 
Il m'est difficile d'oublier cette après-midi du 15 octobre 1987, à Ouagadougou. C'était un peu avant 16 heures, heure locale. Tout baignait dans une torpeur incitant à la sieste. Nous étions six dans la villa où nous logions : trois de mes collaborateurs, le cuisinier et le sous-officier burkinabé affecté à notre service. Puis brusquement, de brèves rafales d'armes automatiques déchirèrent le silence. Quelqu'un remarqua : « Ça vient de la direction du Conseil de l'Entente (quartier général du CNR, Conseil National de la Révolution) ! ».
Par Acheikh Ibn-Oumar, ancien ministre des Affaires étrangères et ancien ambassadeur tchadien aux Nations unies
Puis, le calme retomba. Un calme bien étrange. On pouvait presque ressentir la tension que vivaient, à ce moment-là, tous les habitants de la ville. C'est que depuis quelques semaines, une sourde tension politique régnait au sommet de l'État et, ces derniers jours, les rumeurs les plus alarmantes parcouraient la ville. On parlait de graves divisions chez les militaires et les intellectuels civils, de complots, d'épuration... Mais on ne savait pas encore que ces brèves rafales venaient de faucher le camarade Thomas et six membres de son staff.
Le président Goukouni et moi-même avions été reçus par Thomas Sankara quelques jours auparavant, dans le cadre de ses efforts pour tenter de recoller les morceaux du Gouvernent d'union nationale de transition (GUNT), coalition de mouvements opposés au président Hissène Habré.
Quelques minutes après que nous avons entendu les tirs, l'officier de sécurité téléphona à sa hiérarchie. « Il y a des sérieux problèmes et on me demande de vous dire de ne sortir sous aucun prétexte et de passer la consigne à vos compatriotes », nous annonça-t-il. Malgré ses efforts pour avoir un « ton de service », un désarroi mal maîtrisé se lisait sur son visage. Dans une rue avoisinante, le commandant Lingani, numéro 3 du directoire militaire et ministre de la Défense, passa alors à toute vitesse au volant d'une jeep, hurlant des ordres dans son talkie-walkie.
Rumeurs ouagalaises
Les coups de feu entendus et le va-et-vient de véhicules militaires ne laissaient aucun doute. La crise politique, qui couvait, venait de connaître un important développement. Depuis plusieurs semaines, des milieux politiques jusqu'aux "doloteries" et "alokodromes" (restaurants en plein air), il n y avait qu'un seul sujet de conversation. « Ça ne va pas du tout entre les dirigeants. Le mouvement révolutionnaire dans son ensemble est divisé par des luttes d'influence entre factions rivales », entendait-on en ville.
A cela s'ajoutaient deux signes annonciateurs. Le premier, le discours lu par le représentant des étudiants à la cérémonie du quatrième anniversaire de la DOP (Déclaration d'orientation politique) et que tout le monde avait interprété comme un message de la fraction opposée à Thomas Sankara. Le second, la circulation de tracts attaquant violemment l'un ou l'autre des hauts dirigeants et attribués tantôt aux partisans de Blaise Compaoré, tantôt à ceux de Thomas Sankara lui-même.
 
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